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Les spécificités de la musique bulgare

Une synthèse, à destination des musiciens

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L’intérêt pour la musique populaire bulgare est déjà grand à l’époque où l’écriture solfégique est encore inconnue des Bulgares. Les Bulgares ont commencé à transcrire leur folklore musical vers le milieu du XIXe siècle. Dans les années 1860-1870, l’écriture neumatique, en usage dans la liturgie, est encore largement répandue. Quand Petko R. Slaveykov publie ses premières poésies, transformées en chansons, il indique "sur quelle voix" elles doivent être chantées ; il est le premier des poètes bulgares modernes qui utilise avec finesse des motifs folkloriques dans son oeuvre. Ce n’est que plus tard que nous constaterons que l’écriture neumatique ne prend pas suffisamment en compte certaines composantes de la mélodie, en particulier la rythmique, les ornementations, etc.

En 1886, le professeur de musique Atanas Stoyanov, de Shumen (une ville située au nord-est de la Bulgarie), publie une chanson populaire en l’écrivant dans une mesure jusqu’alors inconnue : 5/8. Dans la mélodie, chaque temps est clairement marqué par cinq notes égales, des croches. L’année suivante, il publie un chant rituel que les jeunes hommes chantent dans chaque maison, la veille de Noël. Bien qu’ayant la même mesure que le chant de 1886 (5/8), la mélodie a un autre rythme. Les cinq croches qui sonnent simultanément se répartissent en deux groupes inégaux : l’un composé de deux croches, l’autre de trois. Ceci est la véritable mesure de temps « asymétrique » bulgare appelée aksak, phénomène qui était non-écrit jusqu’alors. Aksak signifie "boiteux" en turc. L’année suivante, Atanas Stoyanov publie une mélodie instrumentale à sept croches, Cherkezka. Ces découvertes ouvrent une large voie aux collecteurs et aux chercheurs dans le domaine de l’œuvre musicale populaire bulgare.

Les premières années du XXe siècle sont dévolues à la collecte et aux possibilités de comprendre d’une manière plus approfondie le phénomène asymétrique.

Deux musicologues et compositeurs bulgares, Atanas Badev et Dobri Christov, travaillent à l’explication et à la formulation théorique de ces mélodies. Deux conférences sont organisées : à la première, en 1904, Badev expose son analyse des formes métriques qui ont été récemment découvertes par les Bulgares et à la seconde, en 1908, Dobri Hristov explique le phénomène de manière plus détaillée.

Une vive polémique se déclenche qui se termine en 1913 avec la parution de la célèbre étude de Dobri Hristov intitulée Ritmichnite osnovi na narodnata ni muzika (Les bases rythmiques de notre musique populaire). Dobri Hristov y procède à la taxinomie des types de mesures asymétriques, qu’il appelle des "temps irréguliers", en fonction de la vitesse d’interprétation, et souligne qu’avec un tempo lent le groupe des trois croches s’entend comme étant séparé du groupe des deux croches, tandis qu’avec un tempo rapide les deux groupes irréguliers sonnent comme un seul ensemble ; il classe selon ce dénominateur toutes les mesures aksak connues jusqu’alors. L’ouvrage est encore à cette date la présentation la plus claire et la plus exhaustive des mesures asymétriques bulgares.

La perspicacité exceptionnelle du fondateur Dobri Christov permit, avec un minimum de matériel musical - pas plus de deux mille chants populaires - d’exposer, dès le début du XXe siècle, les principales caractéristiques de l’œuvre musicale populaire bulgare.

Pendant les années vingt, Vasil Stoin - célèbre musicologue, formé au conservatoire de Bruxelles - expose sa thèse sur l’origine des mesures de temps asymétriques comme étant une combinaison de mesures à deux et de mesures à trois temps. Des enregistrements intensifs commencent et en 1928 paraît un recueil colossal, Narodni pesni ot Timok do Vita ( Chants populaires du Timok à la Vita ) comprenant quatre mille six chants populaires et soixante-treize mélodies instrumentales. Dans le recueil, élaboré sous la direction de V. Stoin, on découvre des mélodies et des chants anciens uniques, qui furent oubliés à peine quelques décennies après avoir été enregistrés. En 1931 et 1939 paraissent 2 autres recueils, tout aussi importants en volume. Après la mort de V. Stoin, une série de recueils de chants populaires de différentes régions de la Bulgarie est publiée.

L’ethnomusicologue Stoyan Dzhudzhev finit ses études en 1931 à Paris où il soutient une thèse de doctorat, Rythme et mesure dans la musique populaire bulgare. À son retour en Bulgarie, il en approfondira les principales questions, étant nommé enseignant de musique populaire et d’autres disciplines à l’Académie musicale de Sofia, où il travaille jusqu’à sa retraite. Il expose sa théorie fondamentale de la musique bulgare sous la forme de quatre manuels de musique populaire publiés par l’Académie musicale d’État de Sofia en 1954, 1955, 1956 et 1961. Ces ouvrages dépasseront de loin leur destination première: dans le premier tome, Dzhudzhev fait une analyse complète de la métrique et de la rythmique dans la musique vocale et instrumentale populaire bulgare; il passe en revue toutes les formes connues de mesures de temps égales et inégales. Il y affirme son terme « neravnodelnost » (inégalité), qui est adopté par tous les musicologues bulgares et par certains musicologues étrangers. Dzhudzhev se fonde sur la théorie de V. Stoin sur l’origine des mesures inégales, issues d’une combinaison de mesures à deux et à trois temps. Il construit ainsi l’arbre généalogique de chaque type : à deux parties (2 + 3 ou 3 + 2) : 5/16 (5 doubles croches), 5/8 (5 croches), 5/4 (5 noires)  à trois parties (2 + 2 + 3 ou 3 + 2 + 2) : 7/16 (7 doubles croches), 7/8 (7 croches), 7/4 (7 noires), et ainsi de suite. Cette parenté montre, selon lui, l’évolution naturelle et la structuration des mesures inégales.Son étude suivante s’intitule Melodika (Mélodie), il y passe en revue les quatre gammes que l’on trouve couramment dans la musique populaire bulgare, pentatonique, diatonique, chromatique et enharmonique. Cet ouvrage d’un niveau scientifique exceptionnel est écrit dans une perspective comparatiste.

Les recherches de ce grand scientifique sont utilisées par les ethnomusicologues de pratiquement tous les pays balkaniques et sont bien connues dans le monde.

Après la parution de l’ouvrage de Dobri Christov en 1913, les mesures asymétriques commencent à attirer l’attention au-delà de la Bulgarie, comme nous pouvons le constater dans la musique du compositeur hongrois Béla Bartók. Par exemple, 3 / 8, 5 / 8 et 7 / 8 et Bartók dit explicitement les avoir empruntées à la musique folklorique bulgare; il les a également appelées "mesures bulgares". Dans la musique du 20ème siècle, il y a de nombreux exemples d’utilisation de mesures asymétriques : dans "Mars, Bringer of War", la première série de "The Planets" par Gustav Holst , dans "Pick Up Sticks" en 6 / 4 "Unsquare Dance" en 7 / 4 et "Blue Rondo A La Turk" en 9 / 8 par Dave Brubeck , dans "Money" par Pink Floyd, ainsi que dans des œuvres de musique minimaliste du compositeur Philip Glass.